Le caillou dans le soulier du ministre

soulierLe gouvernement Legault, lié par une vieille promesse adéquiste, se donne deux ans pour rayer les commissions scolaires du paysage québécois. Mais faire disparaître un gouvernement local dédié aux choses de l’éducation, moins de démocratie, moins de contre-pouvoirs pour faire équilibre, est-ce vraiment une bonne idée? Bien sûr, on dira que peu de gens se déplacent pour élire des commissaires mais on évitera d’implanter des solutions connues pour améliorer cette participation.

On évitera également de mentionner qu’il y a encore moins de personnes qui se déplacent pour élire des représentants aux conseils d’établissement des écoles primaires et secondaires. Le déficit de légitimité des membres des conseils d’établissement, et par déboulement, celui des comités de parents et des commissaires-parents, seraient selon la même logique, plus important encore que celui des commissaires. Cela n’empêche pourtant pas le ministre de l’Éducation, partisan de l’autonomie et de la décentralisation, de vouloir leur accorder des pouvoirs élargis.

Il est par ailleurs intéressant d’entendre le ministre aborder justement cette question de pouvoirs : certains de ceux appartenant aux anciens conseils des commissaires, seraient dévolus aux écoles, là où on « connaît les élèves par leurs noms » (sic), d’autres rapatriés au ministère de l’Éducation, vers des gens « dont on ne connaît pas le nom ». Ce qu’on réalise au net, c’est qu’il y aura certes un peu plus de pouvoirs dans les écoles, plus de pouvoirs au ministère et globalement moins de pouvoirs dans les régions.

Sous le couvert de l’autonomie des écoles, de la décentralisation, ce dont on risque d’hériter c’est d’une plus grande centralisation des pouvoirs à Québec, entre les mains du ministre, ce que sentent très bien à juste titre les leaders de la minorité anglophone. Bref, comme l’écrivait Jean-Pierre Proulx, on veut décentraliser d’un côté et centraliser de l’autre. Il serait pourtant possible dans le cadre actuel, sans intervention extérieure, de conférer plus de pouvoirs aux écoles que ne leur en donnera jamais le ministre. Pour cela, les commissions scolaires n’auraient qu’à revoir leurs règlements de délégation de fonctions et de pouvoirs et je les invite à envisager cette avenue pour préserver l’autonomie régionale en matière de gouvernance scolaire.

Rénover, construire des classes ou des écoles, recruter du personnel, ajouter des groupes spécialisés, déployer les maternelles quatre ans, répartir les ressources, pour ne nommer que cela, requiert une bonne connaissance du terrain, une vision d’ensemble, une sensibilité vis-à-vis des enjeux et des acteurs locaux, une coordination régionale et à l’occasion, de nécessaires arbitrages. Or, ces fonctions sont actuellement assurées par les commissions scolaires…qu’on se propose d’abolir. Si le ministre Roberge considère les CS comme un simple caillou dans le soulier qu’il suffit de retirer pour que le système puisse bien « marcher », le réveil risque d’être brutal: c’est lui qui risque de se retrouver pieds nus dans un champ de petits grains de calcaire émoussés, un champ de gravelle.

Ce que se propose de réaliser le ministre en termes de gouvernance ne s’appuie sur aucune étude, aucune données scientifiques dignes de ce nom, que sur un effet de mode et des préjugés, qu’il a lui-même alimentés. C’est assurément la conclusion à laquelle arriverait un Institut scientifique indépendant. Un avis de cet Institut, annoncé par le précédent gouvernement et promis par la CAQ lors des élections, serait bien utile avant qu’on se lance dans des changements dont les effets sont plus qu’incertains.

Le ministre Roberge, lorsqu’il dit vouloir s’inspirer de l’Ontario pour implanter les maternelles 4 ans universelles de l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, ou un Ordre des enseignants, nous rappelle que cette province a eu la sagesse d’appuyer ses réformes sur des données issues de recherches rigoureuses. Mais il omet sciemment de mentionner que nos voisins ont eu la sagesse, en s’appuyant sur la recherche, de miser sur leurs commissions scolaires et les élu-e-s qui les dirigent pour déployer efficacement les changements qui ont mené à une augmentation plus que substantielle des taux de diplomation. Ce que nous voulons pour nos jeunes.

En relançant des débats de gouvernance qui nous mèneront jusqu’en Cour suprême, on risque fort de faire reculer la réussite au Québec, comme chaque fois où, dans l’histoire, on a délaissé la mission éducative pour se concentrer sur les structures. Si cela arrivait, la CAQ aura, avec ses réformes, fait reculer la réussite ce que n’aura même pas réussi le PLQ avec ses mesures d’austérité.

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