Expliquez-moi

Dans son bouquin le ministre de l’Éducation Sébastien Proulx refuse de reconnaître les effets délétères de la ségrégation scolaire sur la réussite d’un grand nombre de jeunes. Il ne reconnaît pas non plus que ce qu’on appelait autrefois la “classe ordinaire” est une espèce menacée dans plusieurs régions du Québec. Il réfute les arguments du Conseil supérieur de l’éducation qui nous dit que notre système public est tout près du point de bascule et refuse de reconnaître que subventionner l’école privée et permettre la multiplication des projets particuliers sélectifs, souvent sous les pressions de parents qui magasinent, nous mène au précipice.

Il défend la liberté de choisir l’école privée pour certains parents seulement, puisque tous les enfants n’y ont pas accès strictement parce qu’ils ne sont pas nés au bon endroit, au bon moment et qu’ils n’ont pas choisi leurs parents ni leurs conditions de vie. Il encourage les écoles publiques à poursuivre dans la voie des programmes particuliers, condition nécessaire à leur développement dit-il, encourageant implicitement le renforcement d’un marché de l’éducation, la concurrence et ses effets délétères.

Cela étant, comment peut-il du même souffle affirmer ce qui suit dans le Plan stratégique que son ministère vient tout juste de rendre public:

La recherche d’une réponse optimale à une grande variété de besoins (comprendre : notamment ceux des parents-clients qui magasinent le « meilleur service ») peut cependant comporter des risques au regard des principes d’universalité, d’accessibilité et d’équité sur lesquels le système d’éducation est fondé. Il s’agit d’un enjeu majeur qui touche non seulement l’organisation de la prestation de service, mais aussi la mixité sociale de la classe.

J’aimerais juste qu’on m’explique cette dissonance. Quant à moi, cela revient à affirmer que la surconsommation d’alcool, le tabagisme et les mauvaises habitudes de vie n’ont rien à voir avec la cirrhose du foie, le cancer des poumons et les maladies cardiaques, cette négation nous condamnant à investir massivement dans des interventions curatives musclées et coûteuses plutôt que s’attaquer directement aux sources des maux. Alors plutôt que de régénérer la classe et l’école ordinaires, on préfère l’ajout à très grands frais de ressources professionnelles spécialisées.

Se pourrait-il que choisir le privé ou un programme particulier sélectif ne soit qu’une façon d’échapper à cette mixité sociale qu’il considère par ailleurs menacée? Que sous prétexte de pouvoir choisir la meilleure école ou le meilleur programme possible on tente seulement d’éviter que la fréquentation de l’école ordinaire, non sélective, n’entrave l’éventuelle réussite et la promotion sociale de certains enfants? Qu’on préfère cette école qui sélectionne socialement et qui a le privilège d’exclure les élèves les plus dérangeants, ceux qui nuiraient aux apprentissages des autres ou à la bonne réputation des établissements? Que par effet de conséquence, on contribue à détériorer davantage les environnements éducatifs de ceux qui n’ont pas ce choix et qu’on entrave délibérément leurs propres chances de réussir et d’améliorer leur propre condition sociale?

Si demain matin je pouvais, sous prétexte de mixité sociale, transférer dans un collège privé réputé de Montréal tous les élèves d’une école secondaire de milieu défavorisé de la même ville, quel impact cela aurait-il sur le recrutement de sa clientèle traditionnelle? Je pose la question. Il y a fort à parier qu’une bonne partie de cette clientèle voudrait aller voir ailleurs. Il y a fort à parier que la réaction de ces parents serait à l’image de celle de ces parents américains des banlieues blanches vers lesquelles on a dirigé à la fin des années 60 les enfants noirs et latinos des quartiers défavorisés des centre-ville pour mettre un frein à la ségrégation.

La recherche de la mixité sociale est un objectif qui est noble et qui commande des actions urgentes et courageuses. Mais sur cette question, j’ai peine à croire au courage de nos dirigeants qui sont bien plus concernés par les votes et les contributions financières de certains parents et de leurs lobbys que sur la réussite des enfants des autres.

Visiblement, l’école publique ne pourra compter que sur elle-même. Et la majorité des familles du Québec n’auront qu’elle sur qui compter.