Ecole publique, école privée: quelle liberté de choix?
Publié dans l’édition du Devoir du 22 octobre 2012…
Des données troublantes
Selon les données du recensement fédéral de 2006, 36% des familles montréalaises font partie de ceux qu’on nomme «les pauvres». En même temps, d’autres données, celles-là du ministère de l’Éducation du Québec, fixent à près de 30% le nombre d’élèves montréalais qui fréquentent un établissement d’enseignement secondaire privé. Si on prend pour acquis qu’un nombre très négligeable de jeunes issus de familles défavorisées ont accès à l’enseignement privé, on réalise que plus de 50% des «non-pauvres» ont déserté l’école publique montréalaise. Et on peut facilement poser l’hypothèse que ce phénomène de fuite augmente en fonction du statut socioéconomique des parents. Je me souviens de mes années à la Fédération des établissements d’enseignement privé, de certaines municipalités très favorisées de la rive-sud de Montréal où plus de 75% des élèves étaient inscrits au privé.
L’exclusion sociale érigée en système
Je pense que de cet angle, ce qui se joue entre le privé et le public ce n’est pas qu’une banale question de mécanique de sélection des élèves et de financement mais une question beaucoup plus fondamentale. Ce dont il est question ici c’est de l’érection en système de l’exclusion sociale et de la détermination sociale des résultats scolaires des élèves. C’est l’hypothèque d’un déficit éducatif structurel qu’on fait notamment porter à l’école publique mais surtout à des centaines de milliers d’enfants de milieux défavorisés. On aura beau nous marteler à coups d’éditoriaux, qu’il faut d’abord et avant tout préserver le sacro-saint principe de la liberté de choix des parents, l’une des vaches les plus sacrées de l’éducation au Québec, il faudra quand même se demander elle est pour qui cette liberté, et quelles en sont les conséquences.
La liberté de choix: pour qui
Cette liberté n’est pas celle de ceux qui n’en ont pas les moyens. Pas toujours celle non plus des enfants qui réussissent par la peau des dents. Pas celle de la très grande majorité des élèves en difficulté d’apprentissage. Pas celle des enfants turbulents, violents, fatigants, intimidants, révoltés ou intoxiqués. Pas celle non plus des enfants des coins de pays où il n’y a pas d’établissements privés. Alors on finance le choix de qui sans trop poser de questions?
Un véritable libre-choix, serait d’ouvrir toutes les écoles à tous les enfants. C’est pourquoi je dis qu’il faut revoir les subventions à l’école privée en se basant sur le principe d’inclusion et de responsabilité sociales. L’école privée, dans le contexte actuel, ce n’est pas un choix, ça ressemble à un privilège. Et on le fait bien sentir aux élèves qu’on expulse en cours d’année ou qu’on ne réinscrit pas l’année suivante parce qu’il n’ont pas compris qu’un privilège ça se retire. Et ces élèves-là reviennent au bon vieux public inclusif.
Pour une école privée inclusive et socialement responsable
Au public, trop d’élèves abandonnent l’école. Au privé, c’est souvent l’école qui fait le choix d’abandonner certains de ses élèves parmi ceux qu’elle avait pourtant sélectionnés, pour des motifs liés à la sous-performance scolaire ou souvent aux comportements, aux conduites qu’on juge inappropriés. Et ces élèves, ils reviennent au public.
Qu’on subventionne les écoles privées à la hauteur de l’accueil qu’on y réserve à tous les élèves. À toutes les catégories d’élèves d’un territoire donné et sans égard aux difficultés ou à la capacité de payer des parents. Qu’on évalue ensuite leur performance non pas en fonction du taux de réussite des élèves de 5e secondaire qui auraient survécu au processus continu de sélection et d’exclusion, mais en fonction de la capacité à mener à la fin de la 5e secondaire tous ces élèves d’une cohorte qu’on aura admise en 1ère secondaire. Et là, on se reparlera de la liberté de choix telle qu’on semble la définir, de ses effets et sa pertinence.
Ascenseur social ou escalier de services?
Je cite une étude disponible depuis quelques années sur le site du ministère de l’Éducation du Québec: « Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce seraient les bonnes performances d’un établissement scolaire qui détermineraient le choix des parents, une revue des travaux sur la question montre que ceux-ci comptent surtout sur leurs réseaux sociaux. Bien que les parents déclarent formellement fonder leur choix sur la bonne performance de l’établissement, leur attitude indiquerait, selon l’ensemble de ces travaux, que leur décision s’appuie d’abord sur des critères de différenciation sociale et ethnique. »
C’est une citation qui heurte, mais comment ne pas penser à l’école privée, aux programmes particuliers sélectifs, aux écoles internationales publiques et à toutes ces choses où beaucoup de gens s’inscrivent juste pour pouvoir dire qu’ils ont été acceptés là où tout le monde n’est pas accepté. Comment ne pas penser à cette phobie qu’on a de l’école des pauvres, des cancres, ou des « grosses polyvalentes ».
Pour beaucoup trop d’élèves dans les écoles publiques, la première injustice, c’est la naissance. Réparer cette injustice là n’est jamais simple ni facile. Pour bien des éducateurs, c’est le travail d’une vie. Un travail rarement récompensé par une mention dans un palmarès. Est-ce trop demander que d’ouvrir les portes de toutes nos écoles à tous les enfants et de demander à nos collègues du privé de mettre solidairement l’épaule à la roue pour construire une société un peu plus juste ?
Alors voilà, il y a l’ascenseur social pour les uns et l’escalier de service pour les autres. Et il y a des milliers de personnes, des dizaines de milliers de personnes qui sont prêtes à défendre ça. Une question de libre choix dira-t-on.
Une école québécoise inclusive
Je n’ai pas à convaincre les politiciens qu’il est important de combattre l’inégalité par des politiques appelant à l’égalité. C’est d’ailleurs le sens même du politique: nous donner une organisation sociale qui permette à tous les êtres humains de se développer avec un maximum d’égalité des droits et des chances et de participer à la vie collective. Alors on choisit quoi ? Une école pour Junior ou un projet de société ? Au nom d’une certaine liberté de choix et d’une compréhension bien élastique de la notion de bien commun, est-ce qu’on continue d’ériger l’exclusion en système ou on ouvre toutes les écoles à tous les enfants?
Si ces écoles privées, qu’on finance à hauteur de 60%, sont vraiment si performantes et leurs éducateurs si dévoués, pourquoi ne pas leur confier ces élèves qui en auraient le plus cruellement besoin? Sans ironie aucune, n’y a-t-il pas une certaine logique dans cette idée de confier aux meilleurs éducateurs et aux meilleures institutions les enfants qui en ont le plus besoin, les enfants dont les difficultés sont les plus importantes?
En conclusion
Finalement, pour bien éliminer toute ambiguité, je ne suis pas membre d’une secte d’adorateurs perpétuels de l’école publique non plus que d’un groupuscule de pourfendeurs d’écoles privées. Mais j’ai un parti pris sans réserve pour les élèves, tous les élèves, les beaux comme les poqués. Ceux dont on parle trop et ceux dont on ne parle pas assez. Ceux qu’on affiche sans gêne et ceux qui tombent dans les craques du plancher. Et par-dessus tout je crois que les élèves qui ont le plus de difficulté ont vraiment besoin de se retrouver dans les meilleures écoles avec, près d’eux, nos meilleurs éducateurs. Et je rêve que cette école, elle soit à distance de marche de chez eux.


Le gouvernement Legault, lié par une vieille promesse adéquiste, se donne deux ans pour rayer les commissions scolaires du paysage québécois. Mais faire disparaître un gouvernement local dédié aux choses de l’éducation, moins de démocratie, moins de contre-pouvoirs pour faire équilibre, est-ce vraiment une bonne idée? Bien sûr, on dira que peu de gens se déplacent pour élire des commissaires mais on évitera d’implanter des solutions connues pour améliorer cette participation.