En poussant le crayon

…on finit quelquefois par se rendre au bout de son idée ou bien ailleurs

Il existe en acoustique et en télécommunications une notion toute simple : le rapport signal/bruit. Le signal, c’est ce que l’on cherche à entendre ou à transmettre. Le bruit, c’est tout ce qui l’accompagne, l’altère ou finit parfois par le rendre inaudible.

L’image me paraît particulièrement juste lorsqu’on observe le débat public sur l’éducation au Québec.

Ce débat ne manque certainement pas de voix. Ministres, syndicats, chercheurs, enseignants, directions d’école, chroniqueurs, parents, groupes de pression : tout le monde ou presque a quelque chose à dire sur l’école. À intervalles réguliers, une nouvelle controverse surgit, une statistique inquiète, une réforme est annoncée, un classement provoque des réactions ou un fait divers scolaire occupe l’espace médiatique. Pendant quelques jours, l’éducation redevient une priorité nationale. Puis l’attention se déplace ailleurs.

Le problème n’est donc pas le silence. Il serait plutôt dans notre difficulté croissante à distinguer le signal au milieu du bruit.

Qu’est-ce que le signal?

Le signal, dans le débat sur l’éducation, devrait d’abord être constitué de ce que nous savons réellement.

Nous disposons de recherches sur l’apprentissage, de données sur la réussite et le décrochage scolaires, d’évaluations de certaines politiques publiques et de comparaisons avec d’autres systèmes d’éducation. Ces connaissances sont imparfaites et peuvent évidemment être discutées. Mais elles fournissent au moins un point de départ qui ne repose pas uniquement sur des impressions.

Le signal provient également du terrain. Les enseignants savent ce qui se passe dans leurs classes. Les directions connaissent les difficultés de gestion des écoles. Les professionnels et le personnel de soutien côtoient quotidiennement des élèves dont les besoins sont parfois considérables. Les chercheurs peuvent apporter du recul et confronter les intuitions aux données. Les parents, enfin, voient le système sous un autre angle, celui des enfants qui le fréquentent.

Aucune de ces voix ne détient à elle seule toute la vérité. C’est justement leur confrontation, lorsqu’elle se fait sérieusement, qui devrait nourrir la réflexion collective.

Le signal, ce sont aussi les propositions que l’on accepte de soumettre à l’épreuve des faits. Une bonne idée ne devient pas mauvaise parce qu’elle vient d’un syndicat, pas plus qu’elle ne devient bonne parce qu’elle émane d’un ministère. Elle devrait être jugée sur ses mérites : quel problème cherche-t-elle à résoudre? Sur quelles connaissances s’appuie-t-elle? Quels résultats peut-on raisonnablement en attendre? Comment vérifierons-nous, quelques années plus tard, si elle a fonctionné?

Ces questions paraissent élémentaires. Elles sont pourtant étonnamment faciles à perdre de vue.

Et puis il y a le bruit

Le bruit commence lorsque l’indignation remplace l’argument.

Il augmente lorsque chaque difficulté du système scolaire devient la preuve que « tout va mal », ou lorsque toute critique est reçue comme une attaque contre ceux qui y travaillent. Il devient assourdissant quand les problèmes complexes sont ramenés à quelques slogans : il suffirait de mieux payer les enseignants, de réduire la bureaucratie, d’abolir telle structure, de revenir aux méthodes d’autrefois, d’ajouter des ressources, d’imposer davantage de discipline ou de lancer une nouvelle réforme.

Chacune de ces propositions peut contenir une part de vérité. Aucune, prise isolément, ne peut rendre compte d’un système aussi vaste et complexe que celui de l’éducation.

Le bruit est aussi politique. Un gouvernement cherche naturellement à défendre son bilan; une opposition, à en montrer les failles. Les syndicats défendent leurs membres. Les associations professionnelles et les groupes de parents ont leurs propres priorités. Rien de cela n’est anormal dans une société démocratique. Le problème apparaît lorsque ces intérêts deviennent les seules lunettes à travers lesquelles on regarde l’école.

À cela s’ajoute le rythme de l’information contemporaine. L’éducation s’y prête pourtant assez mal. Les effets d’une réforme scolaire se mesurent en années, quelquefois en générations. Le cycle médiatique, lui, se mesure en heures.

La contradiction est évidente.

On demande des réponses immédiates à des problèmes qui se sont construits sur plusieurs décennies. Une annonce chasse l’autre. Une déclaration controversée appelle une réplique, puis une contre-réplique. Le débat porte bientôt davantage sur les protagonistes que sur le problème qui l’avait déclenché.

Et le signal disparaît.

Quand le bruit finit par nous gouverner

Les conséquences ne sont pas seulement médiatiques. Elles sont politiques.

Lorsque le rapport signal/bruit devient trop faible, il devient difficile pour le citoyen de savoir ce qui fonctionne réellement, ce qui devrait être changé et même quelle est l’ampleur véritable des problèmes. Les impressions prennent alors une importance démesurée.

Il en résulte une étrange succession de crises. Pénurie de personnel, violence dans les écoles, état des bâtiments, résultats en français, services aux élèves en difficulté, place du privé, composition des classes, bureaucratie, formation des maîtres : chaque problème surgit à tour de rôle comme s’il était soudainement devenu urgent.

Il l’était souvent depuis longtemps.

Cette succession d’urgences produit aussi de la fatigue. À force d’entendre que l’école est en crise, on finit par ne plus très bien savoir ce que le mot signifie. Certains se désengagent. D’autres se réfugient dans des certitudes. La confiance envers les institutions diminue et, avec elle, notre capacité à accepter les compromis qu’exige nécessairement toute réforme importante.

C’est peut-être là l’effet le plus dommageable du bruit : il nous condamne au court terme.

Revenir à l’essentiel

Améliorer le rapport signal/bruit ne signifie évidemment pas faire taire le débat. Ce serait même exactement le contraire. Il s’agit de créer les conditions permettant d’avoir un débat plus exigeant.

Cela suppose d’abord d’accorder davantage de place aux faits et à ceux qui peuvent les expliquer. Non pas pour transformer les chercheurs ou les experts en arbitres suprêmes — ils peuvent eux aussi se tromper et être en désaccord — mais pour que les connaissances disponibles constituent au moins le point de départ de la discussion.

Cela exige également que les médias puissent consacrer du temps aux enjeux de fond. L’éducation ne peut être comprise uniquement à travers les controverses du jour. Il faut expliquer les tendances, comparer les résultats, revenir sur les réformes passées et, exercice beaucoup trop rare, vérifier quelques années plus tard si les politiques annoncées avec enthousiasme ont réellement produit les effets promis.

Nous gagnerions aussi à accepter davantage la nuance. Reconnaître qu’un adversaire a raison sur un point n’oblige pas à lui donner raison sur tout. Constater qu’une réforme a produit certains résultats positifs n’interdit pas d’en critiquer les échecs. Et reconnaître les difficultés réelles du réseau scolaire ne signifie pas nier ce qui s’y fait de remarquable chaque jour.

Ce sont là des attitudes moins spectaculaires que l’indignation. Elles sont aussi beaucoup plus utiles.

Une conversation que le Québec devrait reprendre

Il y a enfin une question plus fondamentale : avons-nous encore un lieu où réfléchir collectivement à ce que nous attendons de notre système d’éducation?

Depuis des années, plusieurs évoquent l’idée d’une sorte de « Commission Parent 2.0 ». La comparaison est ambitieuse et doit être maniée avec prudence. Le Québec d’aujourd’hui n’est évidemment plus celui des années 1960. Mais l’intuition mérite qu’on s’y arrête.

Une telle démarche aurait peu d’intérêt si elle devait simplement produire un rapport de plus destiné aux tablettes. Elle pourrait en revanche être extrêmement utile si elle permettait de sortir temporairement l’éducation du cycle des annonces, des réactions et des échéances électorales.

Il ne s’agirait pas de chercher artificiellement l’unanimité. Elle n’existe pas et n’existera jamais sur l’éducation. Il s’agirait plutôt de nous entendre sur quelques faits, de nommer clairement les problèmes, d’examiner sérieusement les solutions possibles et, surtout, de déterminer ce que nous voulons construire pour les quinze ou vingt prochaines années plutôt que pour la prochaine élection.

La Commission Parent avait participé à définir une vision de l’éducation correspondant au Québec qui émergeait de la Révolution tranquille. Plus d’un demi-siècle plus tard, la question mérite peut-être d’être posée à nouveau : quelle école voulons-nous pour le Québec qui vient?

Voilà une question qui exige du temps, de la connaissance, du désaccord même, mais un désaccord fécond.

Pour reprendre l’image du départ, un bon système audio n’élimine pas tous les sons qui entourent la musique. Il permet simplement à celle-ci de demeurer intelligible.

Notre débat sur l’éducation aurait besoin de la même chose.

Non pas moins de voix.

Mais davantage de signal.

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